Après la bataille

Par des extraits de récits de soldats, on peut retracer le quotidien du soldat en campagne.


- Le champ de bataille après le combat :



(tableau de P. Richer)


" Quelle épouvantable chose qu'un champ de bataille après le combat ! Les hommes sont-ils donc des bêtes féroces pour s'entre-déchirer les uns les autres ? Là, un Prussien le crâne effondré, la face baignant dans une mare de sang, qu'agitent des soubresauts de sa respiration haletante. Ici, un pauvre soldat tué par une bombe brûle comme un fétu de paille. A côté, un cheval blessé à mort relève la tête et cherche son cavalier, son ami, poussant des hennissements plaintifs. Plus loin, un officier de zouaves, presque étouffé par sa monture, respire encore et réclame la mort avec des cris déchirants. Besnard, ce charmant petit garçon, si doux, si facile, est là, lui aussi, la tête détachée du tronc, le sang s'échappe à flots d'un trou béant entre les deux épaules. Oh ! c'est affreux ! Que d'autres encore, les mains crispées sur leurs armes. Voyez ces jeunes soldats, presque des enfants. De faibles soupirs viennent errer et mourir sur leurs lèvres encore tièdes. Pauvres enfants, ne cherchent-ils pas les deniers baisers d'une mère ? Voyez ces cadavres. Leurs yeux presque éteints reflètent encore les dernières angoisse de la lutte. Leur bouche s'entr'ouvre par instant comme pour lancer une malédiction suprême aux auteurs de ces monstrueux forfaits. Sombre tableau éclairé par les lueurs sinistres des incendies allumés sur tous les points. De noires silhouettes parcourent le champ des morts et fuient les derniers coups de canon. La cavalerie, l'artillerie font tressaillir la terre. D'immenses rumeurs bourdonnent au loin. La nuit est venue. La terre se couvre d'un vaste linceul. Tout est fini. " (Chasse au prussien, J. Michel, 1872)


- La colère :


(photo M.P. : fragment, peinture de L. Royer)
  " Au moment de quitter le poste que j'occupe pour rejoindre le gros du bataillon qui se met en route, je ne puis m'empêcher de jeter un dernier coup d'oeil sur ce champ de bataille si animé il y a quelques heures, maintenant enveloppé d'ombre et de silence. Sur les champs et dans les vignes où s'est livré le combat, on voit briller des lumières qui, semblables à de feux-follets, errent dans l'espace; ce sont les lanternes des voitures d'ambulance qui parcourent le lieu du carnage.
Au devant de moi j'aperçois Beaune, que l'incendie dévore aux quatre coins, et où, se mêlant au pétillement de la flamme et au fracas des bâtiments qui s'effondrent, éclatent de toutes parts les cris de joie et les chants de triomphe des Allemands célébrant leur victoire.
 

Ce spectacle si triste et si navrant, cette joie brutale et féroce d'une soldatesque qui trouve des accents pour chanter un hymne d'allégresse, alors qu'autour d'elle il n'y a que ruines, désolation, souffrance et misère, ce spectacle, dis-je, me brise le coeur, et je me mets à maudire encore une fois, du plus profond de mon âme, ces vils despotes, ces potentats qui, sans respect pour les lois divines et humaines, entraînent les peuples à s'entre-égorger, à sacrifier des centaines de mille hommes pour satisfaire leur ambition personnelle ou pour attacher à leur nom un vain titre de gloire et de renommée ! ... " (Guerre de 1870 - 1871, E. Gluck, 1873)

" La nuit était piquée à l'horizon des rougeurs sinistres des habitations qui brûlaient encore. Du rouge toujours et partout; après la boucherie et le sang de l'ambulance, le rouge des flammes dans la nuit; nos yeux étaient pleins de rouge ! Quelle vision sanglante depuis notre réveil ! " (Souvenirs d'un mobile de la Sarthe, D. Erard, 1907)


- Les blessés :

" Avec la nuit, le froid devenait intense. Des voitures furent ainsi remplies de nos pauvres blessés. Afin d'éviter les cahots, elles prirent un grand détour, et quand, après avoir parcouru le champ de bataille, je revins au village à la traverse, j'arrivai aussitôt qu'elles. Hélas ! un quart de ces malheureux avaient gelé, étaient morts le long du chemin et nous descendîmes bien des cadavres. Ceux qui n'étaient pas transportables demeurèrent exposés, sans pansement, pendant un temps très considérable, à toutes les rigueurs d'un froid glacial. Plusieurs, couchés à terre, la tête appuyées sur leur sac, ont ainsi attendu la fin de leurs souffrances, avec plus de désir que de crainte. " (Un régiment de l'armée de la Loire, l'Abbé Charles Morancé, 1874)


(1900, dessin de M. Pallandier)


" J'entrai dans l'église. Une violente odeur de phénol me saisit la gorge dès le premier pas. Dans les bancs, de chaque côté de l'allée centrale, on avait étendu des matelas ou de la paille, et chaque banc renfermait un ou plusieurs blessés de tous uniformes. Des flaques de sang alimentées par de petites rigoles qui se rejoignaient dans le passage du milieu de l'église, recouvraient ça et là le pavé; il fallait les enjamber pour les éviter. Malgré l'impression pénible que je ressentais, je m'avançai jusqu'au choeur. On y avait rangé plusieurs morts, qui déjà raidis reposaient là sur les dalles, le visage recouvert. " (Souvenirs d'un mobile de la Sarthe, D. Erard, 1907)


(1900, dessin de M. Pallandier)

 


(1910; Tableau de L. Durangel)

" Quand je poussai devant moi la porte vitrée, une odeur âcre me prit à la gorge, une odeur indécise, entre l'abattoir et le charnier. Le sol n'était qu'une immense litière, jonchée de victimes saignantes, et, de distance en distance, circulaient avec précaution quelques soeurs grises dont les cornettes blanches semblaient lumineuses dans l'obscurité relative. Une rumeur de plaintes, dominée par des hurlements sonores, s'élevait de ce lit commun de nobles souffrances. Je fus saisi de la crainte de fouler aux pieds quelques-uns des martyrs qui se tordaient sur cette paille ensanglantée. Quand j'eus refermé la porte de l'étrange salle d'attente où l'on sentait planer la mort, je m'éloignai en frissonnant malgré moi. " (D'après le " Journal d'un sous-officier", Amédée Delorme, 1895)  



- Le chirurgien :



Le chirurgien (dessin de Robert ? 1873)


" Puis, éclairé par une simple bougie, le chirurgien atteignit sa trousse, examina un à un les blessés, et se mit en devoir d'extraire les projectiles, balles ou éclats d'obus. Nous dûmes maintenir les patients pendant l'opération, et tandis que le scalpel fouillait, avec ce bruit particulier de la chair vive qui semble crier sous l'acier, il fallait employer toutes nos forces, lutter avec ces pauvres gens quui hurlaient de douleur pendant qu'on les charcutait. Pour ma part, je grinçais des dents et détournais la tête, inacapable de supporter un pareil spectacle de sang-froid. " (Souvenirs d'un mobile de la Sarthe, D. Erard, 1907)


- Beaucoup de blessés meurent une fois rentrés chez eux :

(1910; Tableau de A. Brouillet)
  " Décembre, janvier, février, mars, avril, tout ce temps s'écoula sans amélioration. Au contraire, toujours au lit, le bras dans un affreux état, je m'affaiblissais, je dépérissais, je m'en allais visiblement, en dépit des soins dévoués du docteur. Bien qu'il prît la peine de ma panser lui-même matin et soir, il désespérait de me guérir, à moins d'en venir aux moyens extrêmes. Chaque jour, il parlait plus fermement d'amputation. Faible comme un moribond, j'atteignis le mois de mai. " (D'après le " Journal d'un sous-officier", Amédée Delorme, 1895)