La bataille

Par des extraits de récits de soldats, on peut retracer le quotidien du soldat en campagne.


- Le premier combat :

" Nous nous rapprochions de plus en plus de l'ennemi et bientôt le peu de distance qui nous en séparait nous permit d'apercevoir l'armée bavaroise. Elle était rangée, encore silencieuse, là-bas, en face, sur le penchant d'un coteau étendu et parsemé de petits bouquets d'arbres. Dans nos rangs, quoique nous n'en ayons pas encore reçu l'ordre, chacun de nous glissait sans mot dire une cartouche dans le canon de son chassepot et le bruit sec de tous ces fusils, que l'on armait formait un cliquetis prolongé d'un bout de la ligne à l'autre.


(dessin de M. Pallandier 1900 ?)

Ma vue de myope m'empêchait de distinguer avec netteté les détails du spectacle émouvant, que mes camarades doués de bons yeux voyaient parfaitement. J'apercevais seulement, à deux mille cinq cents mètres peut-être, une ligne intermittente, noire et immobile, qui couvrait un terrain immense. Je la devinais formée d'ennemis, alignés, au repos et nous attendant de pied ferme. A mi-chemin de cette ligne, des points noirs se mouvaient avec rapidité; c'étaient des cavaliers, nos dragons en tirailleurs.

Notre commandant, du haut de son cheval, et nos officiers munis de jumelles, inspectaient, fouillaient l'horizon, et faisaient entre eux l'énumération des bataillons. Ils suivaient les mouvements des tirailleurs dispersés dans la plaine, qui se rapprochaient les uns des autres de plus en plus; encore quelques instants et le choc attendu allait se produire.  

(dessin de M. Pallandier 1900 ?)

J'avais les yeux pour ainsi dire rivés sur la ligne noire si menaçante, qui me remplissait d'inquiétudes, car enfin, c'était là l'ennemi; de là, les coups allaient venir! Hein! mon gaillard, voilà ce que tu demandais depuis si longtemps, ton enthousiasme s'en trouverait-il atteint? Allons, le vin est tiré ... faut le boire! Il s'agit pour le quart d'heure de te faire honneur par une bonne contenance. Je m'armai alors de résolutions courageuses et mon parti fut vite pris de faire mon devoir jusqu'au bout, à la grâce de Dieu !
Les coups de feu, que nous entendions déjà depuis quelque temps, devenaient plus nombreux et plus distincts; aussi, pourquoi ne pas l'avouer, le coeur battait. Cette fusillade venait de notre droite, mais elle ne tarda pas à s'étendre, se répandant, véritable traînée de poudre, sur le terrain qui nous faisait face. Nous n'avions pas dépassé l'escorte de l'amiral de plus de cinq cents pas que des bruits singuliers se faisaient entendre. C'étaient de légers sifflements pareils au vol des guêpes ... pstt.,. pstt... Ces susurrements rapides nous faisaient tendre l'oreille et échanger sans rien dire des regards furtifs et inquiets avec nos voisins. "Allons! voilà les premières balles" dit tout haut notre capitaine en les saluant de son sabre (le vieux troupier connaissait ce bruit pour l'avoir entendu autrefois en Italie lors de la campagne de 1859), "nous ne rentrerons donc pas dans nos foyers sans avoir reçu au moins le baptême du feu".


(peinture de Jeanniot 1900 ?)
  Il avait à peine cessé de parler qu'un déchirement de l'air, violent, prolongé, se fit entendre au-dessus de nos têtes puis à cinquante mètres en arrière une détonation qui nous parut effroyable, éclata, stridente, emplissant l'oreille. Il y eût un ébranlement du sol; un nuage de fumée, du sable, des cailloux furent projetés en l'air et un trou fouillé dans le sol, en forme d'entonnoir béant; tout cela dans l'espace d'une seconde; c'était le premier obus! Notre brave capitaine, afin de nous communiquer son sang-froid, s'adressait en riant aux hommes les plus près de lui : Eh bien ! un tel ... en les appelant par leurs noms, est-ce que vous auriez peur ? vous n'êtes cependant pas des filles, ni des poules mouillées pour trembler ainsi; nous allons en voir bien d'autres !
 


Effectivement, un second obus, suivi de plusieurs autres, qui nous étaient visiblement destinés, éclatèrent dans nos parages.
Nous n'apercevions plus nos tirailleurs, qui probablement avaient mis genou à terre et n'attendaient que le signal d'ouvrir le feu et riposter. Plusieurs sections se détachèrent d'une compagnie voisine et allèrent au pas de course prolonger ou renforcer leur chaîne.

La fusillade ne tarda pas à s'ouvrir, d'abord lente, espacée, nos camarades tâtant l'ennemi, puis tout à coup elle prit une grande intensité. C'était sur le front, au bout de quelques instants, un feu roulant, accompagné d'une fumée épaisse formant un véritable rideau blanc. Les balles ennemies, à leur tour, devinrent plus nombreuses; on ne les comptait plus.


Photo de l'époque d'une maison criblée de balles
(photo de Bouveret 1910)
  Instinctivement nous baissions la tête à chaque sifflement plus rapproché, comme si nous rendions un salut. Elles passaient cependant pour la plupart au-dessus de nous, ou bien venaient mourir devant nous en soulevant les mottes de terre. " Elles sont déjà loin quand vous les saluez, ces sales mouches; la balle dont vous entendez le sifflement n'est plus à craindre ", nous disait notre capitaine pour nous rassurer, tout en circulant d'un bout à l'autre de sa compagnie et veillant au maintien du bon ordre dans les rangs.
 


En face, nous pouvions voir au loin la fumée des batteries ennemies tournées contre nous et nous comptions les coups.
Plus près, la mousqueterie s'animait sur tout le front; en peu d'instants, la bataille fut déchaînée; nos tirailleurs brûlaient toujours leurs cartouches avec entrain. Il n'y avait plus à en douter, nous étions en première ligne. L'armée française attaquait et nous étions arrivés dans le champ de tir où les Allemands nous attendaient.

Pour parler net, ce premier choc, causa parmi nous un certain émoi. Les compagnies, qui jusque là avaient présenté des lignes correctes, maintenant flottaient, confuses; les hommes ne lâchaient pas pied, mais au lieu de rester correctement en files, se massaient par groupes indécis en certains points. Nos officiers durent se multiplier, user de menaces, de supplications, et enfin parvinrent à ramener de l'ordre dans cette confusion du premier instant, tout en faisant continuer le mouvement de marche en avant.  

(dessin de Bombled 1895)


On atteignit enfin l'emplacement qui nous était assigné sur le terrain du combat, mais non sans laisser de nombreux blessés à terre. La vue du sang, les plaintes et les cris de ces malheureux étaient bien faits pour ébranler notre jeune sang-froid déjà chancelant. Les ravages causés par les obus étaient horribles; on ne comptait plus les trous que leurs chutes creusaient en terre. Chacun de nous avait ramassé quelques uns de ces affreux éclats de fonte ou d'enveloppes de plomb, noircis et répandant une odeur bien caractéristique.

Je vois encore ce groupe saisissant : un pauvre diable de mobile était étendu dans une mare de sang, la jambe presque détachée par un éclat. L'aide-major, M. Delaunay, et un infirmier s'empressaient autour de lui, pendant que notre aumônier, l'abbé Morancé, du 2e bataillon, qui ne nous avait pas quittés d'une semelle, penché sur son visage et lui pressant les mains, cherchait à lui donner les dernières consolations ! Quelques hommes l'enlevèrent, ce n'était plus qu'une masse inerte et le portèrent étendu sur leurs fusils, en arrière, vers le village d'Epieds, où flottaient quelques pavillons blancs à la croix de Genève. Combien d'autres partagèrent le sort de celui-ci !

Manoeuvrant toujours, quoique les commandements fussent couverts par le fracas de la bataille, nous traversons une grande route (la route d'Orléans), que nous dépassons.


(dessin de A. Denis 1872)

La distance qui nous séparait de l'ennemi diminuait toujours; aussi les projectiles devenaient de plus en plus nombreux. Aux détonations de l'artillerie vinrent se mêler les craquements sinistres des mitrailleuses. Ce bruit terrifiant, qu'il faut avoir entendu pour se l'imaginer, ajoutait à l'horreur de notre situation, Les plus braves d'entre nous en sont émus, la réputation de ces engins meurtriers nous étant connue. Les Bavarois en possédaient comme nous et les utilisaient contre nous. Ces détonations stridentes partaient d'un point à gauche, en avant du prolongement de la ligne de bataille. Dans cette même direction nous apercevions étendus en tas à terre un certain nombre de lignards, que nous supposâmes être des morts ou des blessés. Ce pouvait aussi bien être des tirailleurs couchés en désordre; mais, dans la situation d'esprit où nous nous trouvions, nous ne vîmes que des victimes abattues par ces infernales machines et notre sang se glaça d'horreur.

Notre bataillon avait cessé d'avancer. L'arrêt dans la marche, en avant était commandé par le mouvement général des autres corps, sur lesquels nous devions nous appuyer. Cet arrêt faillit nous devenir funeste. L'inquiétude à ce moment se manifestait d'une façon plus accentuée. Les visages se tournent en arrière, les rangs flottent de plus en plus, la tourmente avait atteint le maximum que de jeunes troupes pouvaient supporter. Un cri spontané sauva la situation. Un appel au patriotisme local se fit entendre : " Tenons bien les Manceaux! Est-ce que les Manceaux reculeraient ! " Ces mots, répétés par quelques mobiles énergiques, nous donnèrent du coeur et les rangs se raffermirent. I1 faut avouer, pour être sincère, que la plupart d'entre nous n'auraient pas mieux demandé que de reculer. Si le malheur avait voulu que nous lâchions pied dans ce moment critique, c'eût été une véritable débandade et la fuite aurait amené infiniment plus de pertes.

On nous fit alors coucher à terre. Notre capitaine fut étonnant de sang-froid ; pendant que tout son monde était à terre, il allait, venait de la gauche à la droite de sa compagnie, uniquement préoccupé de ses hommes.Le lieutenant Deforges se montra très bien aussi et seconda parfaitement notre capitaine. Le commandant de Montesson, resté à cheval et sur qui pesait toute la responsabilité de son bataillon, encouragea, commanda, menaça et, payant bravement de sa personne, réussit à maintenir son monde sur le terrain. Cette tenacité des mobiles doit être attribuée certainement à l'énergie et à la volonté de leurs officiers.  

(dessin de Bombled 1895)

A ce moment décisif, l'amiral Jaurréguiberry, suivi de quelques uns de ses marins, accourt près de nous, secoué par l'allure de son petit cheval, et crie: « Allons! tenez bon les enfants, voici les bonnes pièces de douze qui arrivent, ça va changer » (textuel).

Effectivement une batterie d'artillerie de gros calibre le suivait de près, arrivait au galop des attelages à travers champs labourés, sans souci des obstacles, les conducteurs jouant du fouet sur leurs chevaux à tour de bras.


(dessin de Petit ? 1888)


Puis, arrêtés à distance de nos rangs en arrière, les canonniers amenèrent leurs pièces, les mirent en position en un rien de temps, pointèrent et commencèrent à tirer. La fumée des pièces, à chaque coup arrivait jusqu'à nous et l'odeur âcre de la poudre se faisait rudement sentir. Le premier résultat fut que l'ennemi envoya de notre côté une nuée de projectiles. Le vacarme était épouvantable, la chute des obus, leur éclatement faisait trembler la terre; la canonnade, la fusillade, mêlées, confondues sur une grande distance, tout ce bruit infernal retentissait à nos oreilles comme un tonnerre sans fin et nous assourdissait.


A partir de ce moment, il y eut pourtant un peu de répit pour nous. Ce furent les artilleurs qui servirent à leur tour de cible ; une de leurs pièces fut démontée et plusieurs servants tués. Dans la tourmente ils furent vraiment admirables. Chaque pièce ripostait à tour de rôle, méthodiquement, sans précipitation, et nous suivions des yeux, avec une satisfaction marquée par nos exclamations, leurs projectiles chassés des puissantes pièces de douze, qui déchiraient l'air en passant au-dessus de nos têtes, allaient éclater avec des flocons de fumée blanche dans les rangs ennemis, et contrebattaient avec vigueur les canons bavarois.  

L'effet des obus sur un batiment ; photo d'époque

(Fascicule de Sept mois d'histoire)


Pendant la première partie de ce duel d'artillerie, nous étions restés couchés à terre, comme je l'ai dit, afin d'offrir moins de surface aux projectiles. Je dois ajouter que ces obus ne causèrent pas autant de ravages qu'on aurait pu redouter et supposer grâce à cette circonstance qu'ils tombaient dans une terre labourée, molle et de plus détrempée par les pluies d'automne. Le projectile en tombant fouillait profondément le sol, ses éclats s'en trouvaient amortis; de plus, nombre de ces obus n'éclataient pas comme ils auraient dû le faire en touchant terre ; ces circonstances atténuaient beaucoup leur effet meurtrier.

L'amiral profita du répit relatif qui nous était laissé pour modifier notre ordre de formation de combat. Ce fut un moment pénible; nos officiers eurent un vrai mérite à faire relever leurs hommes, qui auraient plutôt cherché à rentrer en terre et, une fois debout, à leur faire exécuter la manoeuvre commandée. Notre bataillon était pour ainsi dire isolé à ce moment dans la plaine. Nous étions environnés de véritables nuages de fumée et les balles sifflaient en essaim.


(1900; dessin de Carrey)
  Au lieu du frôlement prolongé, mou et pour ainsi dire caressant des premières balles tirées à grande distance et qui venaient mourir dans notre direction, c'était maintenant un bruit strident, sec qui déchirait l'air. La balle tirée à bonne portée, nous arrivait en pleine force, en plein fouet. Les rangs se dégarnissaient et à chaque instant un blessé était évacué en arrière.
La manoeuvre ordonnée par l'amiral se fit rapidement, au pas gymnastique, avec un peu de désordre, sous les yeux de notre colonel accouru à l'endroit périlleux pour en surveiller l'exécution et stimuler nos courages. La formation de bataillon en ligne fut brisée et remplacée par une formation en colonnes de compagnie placées perpendiculairement au champ de bataille. Cette modification paraissait plus favorable, à cause de la nature du terrain. Les compagnies, par suite, de cette nouvelle disposition, présentaient leur droite et le f1anc droit à l'ennemi.
 

Placé par mon rang de taille dans les premières files, j'étais en bonne place pour bien voir l'action, mais aussi au bon endroit pour recevoir les coups. Je crois que nous essuyions à ce moment précis des feux de salve. Au milieu d'une raffale de balles, tout à coup je ressens à l'épaule droite une commotion violente, comme si l'on m'avait asséné un coup de bâton ou de crosse de fusil; je fus projeté à terre la figure en avant. De suite je me relevais, m'en prenant d'abord à mes voisins ; puis me tâtant à l'endroit frappé, je constatais avec satisfaction que ma main ne me révélait pas de trace de sang; il existait une simple déchirure à ma vareuse.
Simultanément, mon voisin de gauche avait poussé lui aussi un cri. Son képi avait été enlevé par une balle, qui lui avait labouré le haut du crâne; en un clin d'oeil son visage fut couvert de sang. II poussait des gémissements de frayeur plutôt que de douleur. La balle, glissant sur le crâne, avait coupé le cuir chevelu sur une longueur de dix centimètres; blessure superficielle. La bénignité de suite reconnue, notre capitaine envoya cependant le mobile blessé à l'ambulance, la vue du sang pouvant jeter l'alarme dans les rangs.

J'avais échappé au danger comme par miracle. La balle qui m'avait atteint, le fait fut constaté de suite, après avoir d'abord percé sur le sac de mon voisin (le mobile Cosson) une marmite de campement en fer battu, puis mon paquetage, tente et couverture, trouait ensuite la toile de mon sac, déchirait en biais le drap de ma vareuse à la hauteur de l'épaule, et s'arrêtait juste à point sur mon gilet de tricot. Sa direction différant de quelques centimètres, j'étais peut-être atteint à la tête, et alors ... je n'écrirais pas aujourd'hui. "

(Souvenirs d'un mobile de la Sarthe, D. Erard, 1907)



- Pendant le combat, on ne voit rien :

" Enveloppé dans ces nuages de fumée, on ne sait rien, on n'entend rien que les cris des blessés, on voit le sang dont le flot monte, sans pouvoir dire à qui restera l'avantage. On fait son devoir en aveugle, attendant avec une anxiété fiévreuse le résultat du soir. " (Un régiment de l'armée de la Loire, l'Abbé Charles Morancé, 1874)


- Ivresse du combat :

" J'avoue que, pour ma part, je ne pensais en ce moment, qu'à rendre coups pour coups et qu'au-dessus du sentiment de pitié que j'éprouvais pour ces malheureux, ce qui dominait en moi, c'était un désir poussé à l'exaltation de les venger, de tirer ... , tirer ... ; et puis, il faut bien le dire aussi, dans ces circonstances il est difficile de conserver assez de sang-froid pour se rendre compte de ses sensations. L'étrangeté, la grandeur horrible et sauvage de ce spectacle émousse tout sentiment d'humanité; ces scènes de carnage emplissent l'imagination, le cerveau s'exalte, les yeux sont comme attirés par les scènes les plus cruelles; en tout autre temps, en tout autre circonstance, on s'en détournerait avec horreur. " (Souvenirs d'un mobile de la Sarthe, D. Erard, 1907)



(1900, dessin de M. Pallandier )



" Certes, le combat n'offre pas à tous ceux qui y sont conviés des charmes bien attrayants et une perspective très agréable; envisagé froidement, ce genre de divertissement peut et doit à bon droit donner le frisson, mais dans le feu de l'action, le soldat, quelque jeune et novice qu'il soit, subit, sous l'influence du milieu dans lequel il se trouve placé, une transformation complète. Le roulement du canon, le bruit de la fusillade, l'odeur de la poudre, le cliquetis des armes, les sons du clairon, les commandements de chefs, les clameurs poussées par des milliers d'hommes s'excitant mutuellement à la lutte, ce brouhaha immense et confus qui s'élève du champ de bataille et qui l'assourdit, le transporte, l'enivre et l'empêche de songer aux dangers qu'il court; il ne suit que l'élan de son courage, et n'a en vue, lorqu'il marche sans crainte au devant de la mort, que le salut de la patrie et l'honneur du régiment auquel il appartient ! ..." (Guerre de 1870 - 1871, E. Gluck, 1873)


- Touché ! :

" Un impérieux besoin vous prend, dans les situations tendues, d'entendre le son de sa propre voix. Sans doute veut-on s'affirmer à soi-même, par quelques paroles, si banales soient-elles, qu'on jouit de sa présence d'esprit. Cela seul explique pourquoi, tout en glissant une nouvelle cartouche dans la culasse de mon fusil, j'adressai ces mots au sous-lieutenant : "La fin des munitions approche, mon lieutenant. J'en ai déjà brûlé la moitié. C'est dommage ! " Avant que j'eusse refermé le tonnerre sur la cartouche, une forte commotion, comme un rude coup de bâton, m'avait secoué le bras gauche. Toujours dans la position du tireur à genoux, je chargeais; ma main glissa, inerte, de-dessus mon genou par terre, et un flot de sang l'innonda. En même temps, une très vive douleur se faisait sentir à la jambe sur laquelle avait reposé mon bras. Une balle m'avait fracassé l'avant-bras, l'avait traversé, et s'était amortie sur ma cuisse. Malgré une assez vive souffrance, très suportable cependant, je fis à part moi ces constations, nettement, comme pour le compte d'autrui; puis d'instinct, je me retournai vers le sous-lieutenant; philosophiquement, je me bornai à lui dire : "Allons ! j'ai mon compte ! "



(Autour d'un champ de bataille , G. Fautras, 1903)

Je retournai dans le village en tirant le pied, et en soutenant mon bras douloureux. Mon sang, à la vérité, s'écoulait par les deux trous pratiqués dans mon bras, l'un assez près du poignet, l'autrre à la sortie de la balle, presque au coude. Tous mes vêtements, capote, pantalon, guêtres, tout était innondé : je m'épuiserais sans doute à vouloir trop attendre. Et puis, par le temps glacial qu'il faisait, j'avais l'étrange et désagréable sensation de l'air s'infiltrant, au travers de mon bras, comme dans un tube.

Il y avait encore cent mètres à parcourir jusqu'au village, et j'étais à bout de forces. Je ne serais pas arrivé, si deux paysans n'étaient venus courageusement à mon secours.  

(Tableau de A. Manceaux 1910 ?)

L'un deux courut à la recherche d'un cacolet et l'amena presque aussitôt. On me hissa sur la chaise de gauche, et en contrepoids fut placé un autrre fantassin qui avait été atteint au ventre par un éclat d'obus. Le doux balancement de mon véhicule original, me ranima. " (D'après le "Journal d'un sous-officier", Amédée Delorme, 1895)


Cacolets (Le monde illustré de 1870, Dessin de A. Daudenarde et Darjou)