Le bivouac

Par des extraits de récits de soldats, on peut retracer le quotidien du soldat en campagne.



- Dès l'arrivée au bivouac, il faut former les fusils en faisceaux :


" Dès que nous arrivions au bivouac et que les faisceaux étaient formés, nous procédions à la confection de nos tentes. " (Souvenirs de mon bataillon, Marquis de Salles, 1895, caporal aux volontaires de l'Ouest)


Fusils en faisceaux (peinture d' André 1910 (?))



- Puis les corvées sont distribuées :

" Grand'gardes par-ci, corvées par-là, il y avait des ordres de toutes sortes, corvées pour les vivres, corvées pour le bois, corvées pour la paille; les appels ne cessaient pas. " (Souvenirs d'un mobile de la Sarthe, D. Erard, 1907)


(dessin de M. Pallandier (?) 1900)


- Les hommes de corvée de vivres partent avec le fourrier :

" M
on quartier général était à la gare, où se poursuivaient d'interminables distributions. Fastidieuses corvées. Tous les fourriers de la brigade étant convoqués en même temps, il leur fallait assister à la pesée successive, par les soins d'un sergent d'administration rarement bien disposé, des lots de denrées revenant à chaque compagnie. L'opération, quand il s'agissait des vivres de campagne, se renouvelait cinq fois. Sucre, 36 pesées (au moyen d'une bascule); café, 36 pesées; riz, de même; sel encore, haricots, toujours 36. Le lendemain, distribution de viande fraîche ou de lard salé, de pain ou de biscuit, pour recommencer ensuite. Ah ! l'effrayant tonneau des Danaïdes que le ventre d'une armée ! " (Journal d'un sous-officier, Amédée Delorme, 1895, fourrier)

" Le désordre qui présidait le plus souvent aux distributions rendait les fonctions de fourrier particulièrement pénibles. D'abord on avait une peine infinie, surtout dans les derniers jours, en l'absence de toute discipline, à recruter les hommes de corvée. Ceux dont c'était le tour de marcher, ou, étaient restés en arrière, ou se dissimulaient. J'en étais le plus souvent réduit à faire appel à la bonne volonté des hommes qui se trouvaient sous ma main. Lorsque, harassés par une longue marche, il fallait, en arrivant, repartir pour les distributions, chercher des contrées inconnues, pendant la nuit, les convois de l'intendance toujours fort éloignés( plusieurs kilomètres), attendre son tour pendant des heures entières et rentrer vers minuit ou une heure au camp, alors profondément endormi, c'était vraiment pénible.
Après cela, nous n'étions pas encore au bout de nos peines : l'intendance nous distribuait les denrées en bloc; nous devions en effectuer ensuite la répartition; d'abord, faire la part des officiers sans troupe, puis celle de chaque compagnie, qui devait après être répartie en escouades. Ces divers répartitions étaient d'autant pus compliquées que nous n'avions rien de ce qu'il fallait pour opérer ces partages. On nous livrait la viande par quartier, sans songer que nous manquions des instruments nécessaires pour la détailler. Alors, nous découpions comme nous pouvions ces quartiers de vache, emportés tout fumants, car ces animaux étaient presque toujours abattus devant nous.


Car ces animaux étaient presque toujours abattus devant nous ...
(dessin de Q. de Beaurepaire 1889)

Pour les dépecer, nous en étions parfois réduits à nous servir de nos sabres-baïonnettes, malgré les défenses faites; mais necessité fait loi. Je laisse à penser quel joli aspect avait cette viande ainsi déchiquetée dans la boue des camps !
On ne saurait imaginer le gaspillage qui résultait de cet état de choses; aussi, les maraudeurs qui suivaient l'armée faisaient-ils d'abondantes moissons après nous. Que de fois il nous est arrivé de laisser des caisses entières de biscuits, faute de pouvoir les ouvrir, car nous n'avions ni le temps ni les moyens de déclouer ces caisses entourées de cercles de fer. Régulièrement aussi on abandonnait des sacs de riz, dont les hommes ne voulaient pas, d'abord parce que cet aliment ne leur était pas familier, puis parce qu'on ne leur laissait pas le temps de le faire cuire. Pourquoi, dès lors, persister à leur en donner ? C'était vraiment du gaspillage." (Les mobiles de la Gironde, F. Gérard, 1902, fourrier)


- Le montage des tentes :

" Dès que nous arrivions au bivouac et que les faisceaux étaient formés, nous procédions à la confection de nos tentes, opération dont les premiers préparatifs exigeaient le concours de tous ceux qui n'étaient pas de garde ou de service commandé. " (Souvenirs de mon bataillon, Marquis de Salles, 1895, caporal aux volontaires de l'Ouest)

" Tout d'abord, en arrivant au bivouac, nos chefs avaient soin de nous choisir autant que possible un emplacement un peu en pente; puis nous battions bien le sol sur lequel nous devions coucher, après l'avoir débarrassé de sa boue ou de sa neige; nous tracions une rigole autour, pour l'écoulement des eaux, et lorsque les hommes de corvée de paille nous apportaient notre fourrage, nous l'étalions en une litière bien unie.
Chaque escouade possédait une tente dont les éléments étaient répartis entre les hommes composant cette unité. Chacun, de la sorte, portait une parcelle de sa maison avec soi : carré de toile, piquets et coins. Arrivés sur le lieu de campement, on boutonnait les uns aux autres les morceaux de toile, et la tente dressée prenait la forme d'un toit à deux pentes dont les piquets soutenaient l'arête, et dont les coins fixaient au sol les bas-côtés.


Tentes raboutées (Le monde illustré de 1870; Dessin de Durand)

L'un des carrés formait le fond; un autre servait de porte. On ne boutonnait celui-ci que lorsque tout le monde était rentré. S'il pleuvait, la toile s'imbibait d'eau, mais n'était pas transpercée, pourvu que l'on prît soin de n'y pas toucher à l'intérieur. Dès que l'on y appuyait ne fût-ce que le bout du doigt, une charmante petite gouttière se mettait à couler, généralement dans votre cou, pour ne s'arrêter qu'avec la pluie. " (Souvenirs de mon bataillon, Marquis de Salles, 1895, caporal aux volontaires de l'Ouest)


" Nos tentes n'étaient pas encore complètement dressées. Cette opération, assez compliquée, surtout pour des soldats inexpérimentés, était rendue encore plus difficile par la confection défectueuse des toiles. On sait que chaque homme porte une toile destinée à s'ajuster à celle de son camarade, mais comme les boutons ne se trouvaient pas vis-à-vis des boutonnières correspondantes, nous ne pouvions parvenir à les raccorder. La pluie vint nous surprendre en pleine installation;


Photo d'époque montrant les tentes raboutées et les faisceaux
(photo de Prillot 1910)

elle tomba en si grande abondance que nous enfoncions jusqu'à mi-jambes dans ce terrain absolument détrempé et fraîchement labouré. C'est pourtant dans cet endroit, converti en marécage, qu'il nous fallut passer la nuit. Si encore nous avions eu de la paille pour préserver de l'humidité du sol ! Mais c'était une denrée trop rare. Chacun s'arrangea comme il put. Pour ma part, je passai cette nuit, assis sur une marmite, enveloppé dans une couverture mouillée. " (Les mobiles de la Gironde, F. Gérard, 1902)



- L'allumage des feux :

" Puis, les corvées d'eau, de vivres, de bois et de paille se dispersaient. En les attendant, on avait battu et préparé le terrain aux emplacements désignés pour faire les feux, et j'ai même vu rarement attendre pour les allumer le retour des corvées officicielles de combustible. Les hommes s'arrangeaient toujours, soit en route, soit à l'arrivée, pour ramasser quelques branches mortes et quelque menu bois dont chacun portait sa petite part, de façon à organiser sans tarder une rapide flambée, qu'on alimentait tant bien que mal jusqu'à la rentrée des porteurs de fagots. " (Souvenirs de mon bataillon, Marquis de Salles, 1895, caporal aux volontaires de l'Ouest)


Les hommes s'arrangeaient toujours pour ramasser quelque menu bois dont chacun portait sa petite part
tableau de L. Royer, (détail, salon de 1912 )



- La confection de la soupe :

" Dans les marmites pleines d'eau, on mettait la viande et les légumes (quand il y en avait), et chacun prenait place autour du feu en attendant le repas. " (Souvenirs de mon bataillon, Marquis de Salle, 1895, caporal aux volontaires de l'Ouest)


On manque quelquefois de marmites :


(dessin de Bombled 1895)
  " Le nombre de traînards, ce jour là, fut considérable. Parmi tous ces absents, plusieurs portaient les marmites et grandes gamelles pour l'ordinaire de l'escouade; privés de ces ustensiles, les hommes furent dans l'impossibilité de faire la soupe. Ce fait se produisait, du reste, fréquemment, et c'est là, à mon avis, un sérieux inconvénient des marmites d'escouade : il suffit que l'homme chargé de la porter reste en route pour que ses camarades soient empêchés de préparer leur repas. De plus, au moment du départ, c'est à qui ne se chargera pas de ces lourds fardeaux. Un tour était bien établi à cet effet; mais, en présence des vides qui se produisaient à tous moments dans l'effectif, ce règlement était d'une exécution difficile, surtout en présence des départs, presque toujours précipités; aussi marmites, grandes gamelles et grands bidons furent-ils bientôt semés un peu partout.

Combien est plus pratique le système allemand. Chez eux, chaque soldat est muni d'une gamelle en forme de marmite, pouvant contenir la portion de deux hommes; il leur était, dès lors, toujours possible de faire la soupe et leur café, en mettant au feu la quantité de marmites nécessaires. Ces détails paraîtront peut-être oiseux à quelques-uns de mes lecteurs, mais quand on a vu les choses de près, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'ils ont une réelle importance. " (Les mobiles de la Gironde, F. Gérard, 1902)


(peinture de Neymark 1910 ?)



Le biscuit :


" Le biscuit était tantôt excellent et frais, tantôt vieux et détestable. Dans ce dernier cas, il fallait savoir le préparer avant de le manger. Les novices l'avalaient tel quel, comme une médecine; les initiés s'en faisaient du bien. Ils commençaient par le tremper dans la marmite jusqu'à ce qu'il fût suffisamment humecté; puis, à la pointe du couteau, ils le grillaient au feu comme s'ils avaient voulu confectionner des rôties. Alors, par les trous et les fissures, sortait une belle barbe verte plus ou moins touffue et plus ou moins longue. On la grattait avec soin, après quoi le biscuit était mangeable, bien que son goût ne pût donner en rien l'idée de ce que devait être jadis celui de l'ambroisie. "(Souvenirs de mon bataillon, Marquis de Salles, 1895, caporal aux volontaires de l'Ouest))


Les soldats mangent les chevaux tués :

" Sur notre route, un certain nombre de chevaux tués gisaient encore çà et là. Les rations que nous recevions étaient assez réduites; elles étaient même insuffisantes pour nos appétits. Je me dis qu'un bon bifteck de cheval ne devait pas être à dédaigner. J'avais jeté mon dévolu sur une superbe bête d'artillerie, tuée d'un obus dans le flanc, et placé à califourchon sur la croupe, armé de mon couteau de poche, je réussis à tailler après beaucoup d'effort une longue lanière de chair sur le dos de l'animal.


Cheval dépecé par des mobiles sur le champ de bataille et distribué à leur compagnie
(Le monde illustré de 1870; Dessin de Darjou)

Rapportée au camp, cette viande rouge couverte encore de son poil, fut plutôt mal appréciée. La plupart de mes camarades ne cachaient pas le dégoût qu'ils éprouvaient. A cette époque l'hippophagie n'était pas encore entrée comme aujourd'hui dans nos usages. Les jeunes gens de la campagne, surtout, manifestèrent une espèce d'indignation. Cependant sans m'arrêter aux quolibets, presque aux injures de ces derniers, je mis en devoir de faire griller sur les tisons ardents une belle tranche de cette viande, que je dégustai ensuite avec satisfaction, et depuis je ne perdis jamais l'occasion de renouveler quand elle se présenta. Par la suite, mes mobiles, revenus de leur première appréciation, ne s'en faisaient plus faute, "nécessité fait loi", aussi la chose se généralisa. " (Souvenirs d'un mobile de la Sarthe, D. Erard, 1907)


- L'importance morale du feu :


(1895, dessin de Vogel, Morel ou Gérardin)
  " Lorsque le vent ne soufflait pas trop fort et qu'il ne tombait ni pluie, ni neige, ces longues stations autour du feu de bivouac ne manquaient pas d'un certain charme. A la longue pourtant, nous finîmes par souffrir d'ophtalmies causées par la fumée, car nous ne brûlions guère que du bois vert. " (Souvenirs de mon bataillon, Marquis de Salles, 1895, caporal aux volontaires de l'Ouest)  


" Une petite remarque en passant. On ne saura jamais, à moins d'en avoir fait l'épreuve par soi-même, combien le feu est aimé par le troupier au bivouac. Si le feu dégourdit les membre lassés et fatigués, il dégourdit aussi la pensée. Le feu recrée et réjouit; le soldat plonge et réchauffe ses pensées dans la flamme, en même temps qu'il lui tend les mains. Autour du feu la conversation s'anime et tant que flambent les tisons, c'est toujours un peu de gaîté qui luit pour le troupier, quelle que soit la situation où il se trouve. " (Souvenirs d'un mobile de la Sarthe, D. Erard, 1907)



(dessin de A. Denis 1872)




- La dureté du bivouac sous les intempéries :



(Journal d'un petit parisien, E. Pascal; illustration de Bouard)


" La colonne fut coupée par un convoi d'artillerie; cette rencontre produisit un certain désordre, dont les hommes profitèrent pour rompre les rangs et aller chercher dans les maisons un gîte pour la nuit. La discipline était, on le voit, sensiblement relâchée, mais le froid qui sévissait alors et devenait toujours plus intense, était assurement une excuse pour ces malheureux sodats, envers lesquels une trop grande sévérié eût été de la cruauté dans des circonstances si pénibles.


(1895 ; dessin de Vogel, Morel ou Gérardin)
  La perspective de passer la nuit dehors par une température de 12° au-dessous de zéro n'avait rien de bien réjouissant et était assurement pour eux une excuse : ils faisaient, sans y être autorisés, ce qui aurait dû émaner de l'initiative du commandement. On ne peut, en effet comprendre que l'on ne se soit pas décidé à cantonner les hommes au lieu de les faire toujours bivouaquer; c'était leur imposer des souffrances qu'on pouvait leur épargner, sources de maladies ayant pour conséquence une diminution de l'effectif. Les Allemands étaient autrement soucieux du bien-être et de la santé de leurs soldats; ils évitaient avec soin tout ce qui pouvait être pour eux une cause de souffrance inutile; aussi cantonnaient-ils toujours leurs troupes, à l'exception des avant-postes. " (Les mobiles de la Gironde, F. Gérard, 1902)  


Les gourbis :

" Le froid reprenait sa première vigueur, et nos soldats reçurent avec joie la permission de creuser des trous en terre, de se construire des gourbis qui devienrent de précieux abris. Ces excavations ingénieuses, d'un mètre à peu près, de profondeur, et pouvant contenir une dizaine d'hommes, couvertes de mottes de terre et de branchage, conjureront une partie des malheurs qu'on pouvait attendre d'un pareil hiver. " (Un régiment de l'armée de la Loire, l'Abbé Charles Morancé, 1874)


(peinture de A. de Neuville 1910 ?)

" Nous revînmes à notre bivouac; mais comme, au moment de l'alerte, on avait vivement éteint les feux, on ne put les rallumer, et nous dûmes passer ainsi le reste de cette nuit glaciale, obligés, pour ne pas laisser complètement engourdir nos membres par le froid, de réagir contre la fatigue et de marcher presque sans cesse. On ne peut s'empêcher d'établir la comparaison entre notre situation et celles des soldats allemands, preque toujours cantonnés. Nos effectifs diminuaient chaque jour dans des proportions considérables : peu d'hommes, en effet, étaient capables de supporter ces nuits glaciales, passées à la belle étoile sur un sol couvert de neige, mal vêtus et mal nourris; ceux qui résistaient à ces épreuves terribles étaient, pour la plupart, dans un état physique déplorable, et moralement très déprimés, de sorte qu'ils étaient incapables de produire l'effort qu'on allait leur demander. " (Les mobiles de la Gironde, F. Gérard, 1902)


" Nous étions une quinzaine, accroupis autour du même feu. La neige ne cessait pas de tomber. Le vent glacial qui soufflait en tempête rabattait sur nous l'épaisse fumée du bois de sapin vert, dont nous étions aveuglés, et qui nous faisait pleurer bon gré mal gré. Si nous cherchions à éviter la fumée en nous éloignant du foyer, la bise nous pénétrait jusqu'à la peau, alors que du côté opposé au feu, le vent la changeait en verglas ...


(L'Illustration de 1870, Dessin de Darjou et Meaulle)

... Qu'elle fut longue, cette nuit, de cinq heures du soir à sept heures du matin, cette nuit de quatorze heures ! que de souffrances ! Les pieds surtout nous faisaient mal. auprès du feu, le cuir de nos souliers se pénétrait de neige fondue; il devenait humide et mou. Dix minutes après, il durcissait et se glaçait sous les flocons rabattus par le vent. Ceux qui n'ont pas eu ces misères à supporter ne sauraient s'en faire une idée. " (Souvenirs de mon bataillon, Marquis de Salles, 1895, caporal aux volontaires de l'Ouest)


- Les maladies déciment les troupes :

" Le 3 octobre, le typhus est dans les ambulances et nos blessés meurent comme des mouches; des voltigeurs blessés, que je considérais comme hors de danger hier, sont mourants aujourd'hui (par le typhus); le docteur, qui veut bien m'accompagner, me désigne ceux de ma compagnie qui seront morts demain de cette effroyable pourriture d'hôpital qui fait tant de victimes.

Quel triste pélerinage ! Se dire : cet homme qui me regarde avec reconnaissance aura cessé de vivre dans quelques heures !
Aussi je montre la médaille militaire à tous ces braves gens; (Je leur fait croire que) tous sont proposés; il semble que j'aie des récompenses plein les poches à distribuer à ces moribonds dont l'oeil s'éclaire et qui me tendent avec respect une main que je serre avec effusion. C'est là qu'il faut mettre sur son visage un masque d'airain, sourire quand le sanglot affleure la gorge, plaisanter même lorsque le pauvre soldat cherche à lire dans vos yeux si sa "feuille de route" pour le grand voyage est signée. " (Carnet d'un prisonnier de guerre, lieutenant-colonel Meyret, 1888)
 

(dessin de Bombled 1895)